Grégory Benac, le joueur aux commandes du Club Pierre Charron – Poker52

S’il est une figure sombre qui brille dans la galaxie poker, c’est bien Stu Ungar : champion dès la préadolescence, hypermnésique dévoré par ses démons, addict à tout ce qui passait —de la cocaïne aux courses de chevaux—, ce personnage hors norme a régné en trou noir sur une constellation de joueurs déjà hauts en couleur. Mort à la quarantaine sans le moindre dollar en poche, celui qui aura fait passé littéralement des milliards de dollars entre ses doigts, aura été retrouvé mort d’une overdose dans un motel miteux du Downtown de Vegas, quelques semaines après son dernier tournoi des WSOP. Sa fille, Stefanie, témoigne pour la première fois à propos de ce père démiurge qu’elle aura tant aimé, malgré ses absences, ses failles et ses fulgurances. Rencontre Paris-Vegas.

Par Jérôme Schmidt

 

Quel est le plus ancien souvenir que vous gardez de votre père, Stu Ungar ?

Du plus loin que je m’en souvienne, c’était lorsqu’il venait à chacun de mes spectacles de danse quand j’étais encore toute petite fille, environ vers 4 ans. Il n’en a jamais manaqué un. Il m’emmenait aussi à Disneyland, et nous nous amusions beaucoup sur les manèges les plus grisants. Lorsque je vivais en Floride, il passait me prendre et nous montions dans un petit avion pour aller aux Bahamas. Il adorait aller là avec moi, car je m’amusais dans la piscine sous l’œil des maitre-nageurs pendant qu’il allait jouer au casino ! Et puis nous passions beaucoup de temps dans les restaurants. Nous étions assis l’un à côté de l’autre, et nous discutions, de tout. Il me parlait des gens, de leur psychologique, de la vie en général. Il m’a énormément appris.

 

Quand avez-vous compris que votre père était l’un des plus grands joueurs au monde ?

Dès mon plus jeune âge. Je me souviens de tous ces types qui passaient chez nou pour jouer au backgammon, par exemple. Et lorsqu’il allait jouer au poker dans les casinos, il me disait qu’il « allait travailler », sans cacher la nature des activités. Mais c’est vrai qu’adolescente, j’ai compris que ce n’était pas la même vie que celle des parents de mes amis, qui étaient avocats ou médecins… Lorsque j’étais à Las Vegas, je voyais bien que mon pè !re était une star. Il était le plus jeune homme à avoir remporté les WSOP, et je savais également qu’il était le champion hors catégorie du Gin Rami… Lorsque nous entrions dans un casino, tout le monde venait lui parler et lui serrer la main. Il était gentil avec tout le monde. Il était très généreux, avec tout le monde. Il disait toujours qu’on ne savait pas quelle était la vie des gens, et dans quelle situation ils pouvaient être. Dans le doute, il fallait donner, tant qu’on pouvait.

Quelles anecdotes vous racontait-il à l’époque ?

Moin père adorait me raconter son enfance à New York. Il me disait toujours qu’il était le gamin le plus maigrelet et maladif de toute la ville, mais qu’il avait plein d’ami car c’était un bon sportif. Sa mère était si inquiète de sa carcasse si fragile qu’elle l’avait emmené chez le médecin pour voir si ses os pourraient tout de même se développer. Il me racontait la première fois où il avait joué aux cartes, et qu’au bout de trois jours, il avait maîtrisé ce jeu que des types de 40 ans n’avaient toujours pas compris. Il disait aussi que son propre père voulait absolument qu’il n’apprenne jamais à jouer, et que cela lui avait fait mal. Lorsqu’il avait eu douze ans, son père est mort, et c’est à ce moment qu’il avait pu enfin jouer autant qu’il veuille.

 

Quelle était la vie quotidienne de vos parents ?

Je n’ai jamais été confronté à une vie de famille, car mes parents ont divorcé lorsque j’avais quatre ans. J’ai vécu avec maman et mon frère avec mon père. Lorsque j’allais chez lui, nous passions beaucoup de temps à regarder des dessins animés ensemble, ou jouer à des jeux comme les échecs et le monopoly, avant d’aller dîner dehors ou faire un peu de shopping. Je ne me souviens que de ces moments géniaux.

 

Qui étaient les meilleurs amis de Stu Ungar ? Avez-vous gardé le contact ?

Ses meilleurs amis étaient Mike Sexton, Chip Reese, Danny Robinson, Jean notre femme de ménage, et ma mère. Ma mère et mon père sont restés très bons amis, même après leur divorce. L’ami de mon père avec qui je suis restée la plus proche est Mike Sexton, et ce jusqu’à ses derniers jours. Je l’ai encore eu au téléphone quelques jours avant son décès qui m’a rendu si triste, cette année.

Vous vivez toujours à Las Vegas… Qu’y faites-vous ?

Je produis des films pour la télévision à Las Vegas. Je travaille d’ailleurs sur un film documentaire autour de la vie de mon père, et aussi un film de fiction. J’adore Vegas, j’y suis née. J’y aime ses restaurants, ses spectacles, les gens qui y habitent… bref, toute la culture de Las Vegas !

 

Aimez-vous également jouer ? Votre père vous a-t-il formée aux jeux de casinos ?

Je ne suis pas du tout joueuse. Mon père n’a jamais voulu m’apprendre le pokeR. Juste avant sa disparition, je lui avait demandé s’il m’apprendrait un jour le poker, et il m’avait répondu que jamais, ô grand jamais, il ne le ferait, car il ne voulait pas que je vive cette vie. Il est mort trois semaines plus tard. Je n’ai jamais appris les règles de ce jeu, et je me suis promise de toujours honorer cette promesse et respecter sa volonté.

 

Etes-vous parfois nostalgique de ces années en famille ? Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Je pense souvent à mon père. Tant de fois, dans ma vie, j’aurais voulu décrocher le téléphone et lui parler pour lui demander un avis ou simplement parler avec mon père. Il a toujours été là pour moi, on parlait des heures et des heures. Son rire et son intelligence me manquent énormément.

PORTRAIT

Stu Ungar, le Bobby Fischer du poker

 

Le jeu, l’action, Stu Ungar l’a dans le sang. Lorsqu’il naît en 1953 dans le Lower East de New York, un quartier à la limite du Little Italy des grandes familles mafieuses, Stu est le docile aîné d’une famille plongée corps et âme dans le jeu. Son père, Isidore « Ido » Ungar, est un coureur doublé d’un joueur invétéré. Pour financer ses deux passions onéreuses, il ouvre dans l’arrière de son bar, le Fox’s Corner, une activité de bookmaker. Ce fils d’immigrés juifs ne met pas longtemps à fédérer une large clientèle, principalement parmi ses amis italiens qui gravitent dans le giron de la famille mafieuse la plus puissante de l’époque, les Genovese. Ses amis ? Fat Joe, Philly « The Brush » Tartaglia ou Victor Romano. Tous passent leur journée à taper le carton dans l’arrière-salle du Fox’s Corner, ou à passer des paris hippiques, de football ou de baseball auprès d’Ido. L’argent, liquide, coule à flot, malgré le prélèvement mafieux en échange de la « protection » du lieu. La police New-Yorkaise n’est d’ailleurs pas la dernière à prélever sa dîme : avant Serpico et la grande curée de la NYPD, les forces de l’ordre étaient sûrement les plus touchées par l’appât du gain illégal.

 

Une éducation

Stuey Ungar grandit dans l’ambiance survoltée de ce bar ouvert jour et nuit, peuplés de gros bras, tueurs à gage, maquereaux et trafiquants divers. Malgré l’éducation dure de son père, intraitable sur l’éducation de son fils aîné, il passe plus de temps à prendre les paris des mafieux du Fox’s Corner qu’à faire ses devoirs. Dès l’âge de neuf ans, il est juché sur un tabouret de bar et noircit des cahiers de bookmaker, comprends le principe des cotes qui évoluent, des lignes qui évoluent, la psychologie des éternels perdants et l’adrénaline des lignes d’arrivées au finish. Chétif et malingre, il se surnomme lui-même « monkey », un petit singe savant qui semble tout connaître du monde à même pas dix ans, et surtout de sa face la plus sombre. Car même sa mère, pourtant effacée derrière son époux, a le démon du jeu : « Je m’asseyais derrière elle et la regardais jouer au seven card stud. Elle était nulle, jouant chaque main, littéralement toutes les mains : la valeur de ses trois premières cartes n’importait pas, elle payait tout le temps. J’ai vu ma mère perdre, et le visage des autres joueurs qui ricanaient par-derrière en la regardant et qui lui tendaient des pièges pour la plumer. Ils pensaient être les caïds à table, mais ils n’étaient pas vraiment meilleurs qu’elle. À l’époque, je m’en rendais déjà compte. En fait, ils gagnaient de l’argent uniquement parce qu’elle jouait encore moins bien qu’eux. Je n’aimais pas la voir comme ça, ça m’attristait vraiment. J’avais envie de les battre, de les humilier pour leur faire payer ce qu’ils infligeaient à ma mère. », témoigne Stu Ungar dans l’excellente biographie de Nolan Dalla et Peter Alson, « Joueur-Né » (récemment réédité aux éditions Sonatine). La défaite, cette haine ancrée au plus profond de lui-même, cette chute sans fond que connaît chaque joueur jamais vraiment habitué aux montagnes russes émotionnelles propre à la passion du jeu qui leur est chevillée au corps.

 

Premiers pas sur le tapis vert

A 13 ans, Stuey connaît par cœur toutes les variantes de poker, et même s’il se heurte encore à bien plus fort que lui, il apprend les premières arnaques, celles qui se jouent sur le béton fendu des back alleys américaines plus que dans le cadre feutré des tables de jeu à tapis vert. Le cash, cette fièvre des billets qui craquent dans la main, ce plaisir pur de l’argent mal gagné —ou gagné, au mieux, par pur hasard— coule dans ses veines.  Stu se souvient de ces enveloppes qu’il a tant de fois par jour entre ses doigts, avant de pouvoir goûter au nectar absolu à son tour : « Il y avait tellement de mafieux à ma bar-mitsva que les agents fédéraux auraient payé cher pour pouvoir récupérer l’album photo. Une fois la fête finie, je suis monté au quinzième étage de l’hôtel, dans la suite de mon père. Même si je n’en avais pas le droit, j’ai commencé à ouvrir toutes les enveloppes qu’on m’avait offertes. C’était du cash, et seulement ça, dont j’avais besoin. » Très vite, un personnage important de la Grande Pieuvre de la famille Genovese le repère : Victor Romano. A plus de quarante ans, Romano a vécu la moitié de sa vie en prison, après avoir tué un policier à Brooklyn. Un malheureux incident, résume-t-il, mais qui ne fait que ponctuer sa trajectoire jonchée de crimes crapuleux, de trafics en tous genres et de cercles de jeux interdits. Romano a de l’affection pour le « Kid », comme il l’appelle. Il connaît Ido depuis des années, passe ses journées au Fox’s Corner, et prend Stuey sous la coulpe après le décès accidentel d’Ido Ungar. Stuey est désorienté, a abandonné presque totalement ses études et passe le plus clair de son temps dans des cercles clandestins du Queens, de Brooklyn et du Midtown East Manhattan. C’est là, justement, où Romano tient le Jovialite, un « social club » légal d’apparence, mais où transitent des millions de dollars prêts à blanchir pour les Genovese. « J’étais un phénomène de foire, un peu comme Bobby Fischer aux échecs. À 15 ans, je massacrais mes adversaires qui pratiquaient le jeu depuis trente ans. Je ne faisais pas de quartier. Mais c’était naturel pour moi. Je variais les jeux selon les périodes du jour et de la nuit. Peu importait l’heure, il y avait toujours une partie en cours. Une fois, j’ai joué pendant quatre jours sans discontinuer. Je gagnais, mais à la fin j’étais sur les rotules. J’ai demandé aux autres types à table de me laisser me reposer quelques instants. Ils m’ont apporté un fauteuil, et l’ont installé dans un coin afin que je puisse y dormir. Au moment où je me suis assis, mes yeux se sont fermés. Je me suis réveillé le lendemain, alors que la partie était encore en cours. J’ai sorti de l’argent de ma poche et je me suis remis à jouer. Je pouvais jouer au gin pendant trois jours d’affilée sans problème. Au début, c’était 20 dollars la partie, puis 50 dollars, et même 100 dollars. Je m’asseyais à table et pouvais ne pas me lever pendant une journée entière. Une fois que j’avais gagné 400 ou 500 dollars, je sautais dans un métro pour aller sur les pistes de courses de Yonkers ou Roosevelt claquer tous mes gains. »

 

L’école du gin rami

C’est au gin rami, justement, que Stuey se fait un nom. Le Kid est sur toutes les lèvres à New York, et devient l’homme —l’enfant, plutôt— à abattre. Le protégé de Romano peut tout faire, battre quiconque, tant que Romano veille sur lui. Un adversaire lui a manqué de respect ? Il est retrouvé quelques jours plus tard, une balle dans la tête, dans une usine désaffectée du Queens. Besoin d’une voiture ? D’un permis de conduire, même ? Quelques billets de 100$ et Stu peut parader à 15 ans avec un permis adoubé par la mairie de New York et une Cadillac volée flambant neuve. Envie d’assouvir ses besoins adolescents de sexualité priapique ? Un tour au « Plato’s Retreat », un salon de massage des Genovese, où toutes les filles l’appellent par son prénom.  « Ce que j’aimais, c’était l’action. Ce n’est pas marrant de gagner quand la victoire est simple. Il me fallait des défis, et je n’éprouvais aucune joie à éclater des mauvais joueurs au pinocle ou au gin. Par contre, trouver le gagnant de la troisième course de l’Aqueduct, en lisant le Daily Racing Form, ça me bottait vraiment. Une sacrée excitation, ouais. C’est pour ça que j’aimais apprendre à maîtriser un nouveau jeu de cartes. J’en voulais toujours plus. », se souvient Ungar. Sa réputation dépasse très vite les frontières trop étroites pour lui de l’Hudson River. Romano, fatigué par un accident cardiaque, passe la main et confie son protégé à Philly Tartaglia, une montagne de muscles connu pour ses diverses exécutions pour le compte de la famille Genovese. Tartaglia organise des parties de gin contre tous les grands noms du moment, Harry « Yonkie » Stein, Nat « The Bronx Express » Stein ou Teddy Price. Tous ont trois ou quatre fois son âge, mais ils se font irrémédiablement écraser par l’adolescent pas encore majeur. Stuey voit dans leur jeu comme un livre ouvert ; il pratique à l’époque un jeu uniquement défensif : il ne cherche pas à faire gin, mais bien à empêcher les autres d’avancer dans la composition de leur jeu, ne leur laissant aucune chance de respirer dans ce duel psychologique que le gamin remporte à chaque fois. Stein, le meilleur joueur de l’époque, arrête le gin après avoir été battu, dès la première partie, par le Kid. Avec un score sans appel : 86 à 0. « Le gin est très différent des autres jeux de cartes. Ce n’est pas comme le poker : tu ne peux pas bluffer, ou influencer le jeu de ton adversaire. Le gin est un jeu de contrôle. Je détruisais mes adversaires. Ils s’écroulaient devant mes yeux. J’adore ce moment, quand leur petit sourire s’efface de leur visage et qu’ils ont la peur au ventre. Ils arrivaient bien habillés, avec une cravate, les cheveux coiffés et, après cinq heures, ils avaient défait le nœud de leur cravate et s’étaient arraché les cheveux. Et dans leurs yeux, on pouvait lire : « Jamais je ne vais gagner. » Putain, qu’est-ce que c’était beau ! »

 

La valeur argent

A 18 ans, après avoir monnayé via les Genovese son exemption du service militaire, Stuey Ungar part à Miami sous les conseils de Tartaglia : là-bas, il trouvera des adversaires à sa taille qui risqueront de parier plusieurs dizaines milliers de dollars contre lui. Mais Stuey s’ennuie au soleil : l’action y est moins grande qu’à New York, et le niveau encore plus faible pour lui. Il passe son temps aux champs de course en compagnie de sa petite amie de l’époque, Madeline, qui voit d’un mauvais œil cette passion dévorante. Habitué de l’Aqueduct dans le New Jersey, il découvre à Miami les courses de nuit et les milliers de dollars perdus en quelques minutes. Les rouleaux de billets de 100$ chèrement gagnés au poker et au gin disparaissent en fumée au contact de la fièvre du champ de course. Très vite, il veut retourner à New York, ne supportant pas l’indolence des lieux. Il veut de l’action, plus haute encore. Et seule Las Vegas semble être à la hauteur de ses attentes.

 

Le cadeau de ses 21 ans

En 1974, Stuey a tout juste 21 ans, et peut donc enfin goûter à une ville construite uniquement pour lui, Las Vegas. Direction, le Caesars, pour y voir Sinatra, un autre inféodé aux Genovese. Le temps de se changer, après s’être posé à McCarran, et le show était prévu deux heures plus tard. Mais Stuey a d’autres plans : il s’asseoit à la table de blackjack : « On n’est jamais allés voir Sinatra. Qu’est-ce que je serais allé foutre dans une salle à rester assis pour mater un spectacle, alors que je venais de me refaire de 60 000 dollars en moins d’une heure ? Philly aurait dû m’attacher au siège ou me mettre une camisole de force. Au lieu de ça, il a organisé une partie de gin de l’autre côté de la rue. Il y avait ce type riche à millions, Johnny Hawk, et on est allés le voir. Je l’ai rincé. Après ça, il s’est tourné vers moi et m’a demandé : « Tu veux jouer avec du vrai blé, maintenant ? – Du VRAI argent ? – Ouais, j’ai un ami qui aime jouer pour beaucoup. » Hawk a pris le téléphone et a appelé un type dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Il s’appelait Danny Robison. Hawk m’a averti que Robison était sûrement le meilleur joueur de gin de Vegas. Je lui ai répondu : « Dis à Robison qu’il n’a pas encore ren- contré le meilleur joueur de gin. » Robison m’a entendu à travers le téléphone, et a dit qu’il serait au Dunes dans l’heure. On a joué toute la nuit, et je lui ai pris 100 000 dollars. Je ne l’ai pas battu : je l’ai humilié. » Ungar ne reviendra jamais vraiment de ce voyage. Il s’y installe quelques mois plus tard avec Madeline.

 

Le virage du poker

C’est à Vegas, et au Dunes plus particulièrement qu’Ungar opère le grand changement de sa vie de joueur : interdit de Blackjack par les plus grands casinos qui ne veulent pas laisser à un joueur doté d’une telle mémoire photographique la possibilité de battre la banque, sans adversaire au gin rami, discipline qu’il a tué de sa maestria, il s’asseoit à la table des « big boys », la grosse partie du Dunes. A l’époque, le Dunes est la mecque du poker. Situé en lieu et place de l’actuel Bellagio, à quelques mètres du Caesars, il s’asseoit tout de suite aux plus hautes limites, en mixed-games et en Stud principalement. Le No Limit Hold’Em ? Personne n’y joue à l’époque et Stu fait ses armes face à Chip Reese, Doyle Brunson, Amarillo Slim, Jack Straus et consorts. Beaucoup parlent de parties truquées, de croupiers complices ; Stuey s’en fiche pas mal et connaît les hauts et les bas des parties high-stakes. Seule certitude, de la bouche des habitués de la partie : il a la classe des plus grands et le caractère intrépide des vainqueurs sans lendemain. « Un jour, je jouais au backgammon avec Puggy Pearson. Je l’ai tellement humilié qu’il voulait en venir aux mains. On a dû le retenir pour qu’il ne me frappe pas. En fait, quand je joue contre quelqu’un, je dois trouver ce que je n’aime pas en lui. Chez Puggy, par exemple, c’est l’arrogance. Il peut vraiment être énervant. C’est physique. Quand il remporte un pot, il vous toise comme s’il était Einstein en personne, comme s’il vous avait baladé sur cette putain de main, alors qu’en fait vous auriez joué le coup exactement pareil. Une fois, il avait une paire d’as en main, et moi une paire de rois. Sa paire a tenu, et il m’a lancé un regard du genre : quel pauvre type tu fais ! Son sourire de petit con m’a toujours rendu fou. »

Pendant des mois, il affine son jeu, et fait des allers-retours quotidiens au terrain de course, pour brûler le plus vite possible ses gains. En 1980 arrive la dixième édition des World Series Of Poker. Stuey a alors 26 ans, et ses « backers » sont toujours à chercher du côté de la famille Genovese. Il est le plus jeune du field, face à des Texans qui sont ses aînés de plus de trente ans. Ungar n’a joué qu’une poignée de fois au NLHE, mais son goût du jeu, son instinct naturel et son agressivité sans égale déconcertent les plus aguerris des Texans. Dans la grande salle du Horseshoe, le gamin devenu adulte a beau être toujours aussi chétif, il semble marcher sur les tables. Il fait vibrer Romano et Tartaglia qui ne le lâchent pas d’une semelle : le Kid a beau avoir un million de dollars en poche, gagnés en cash-game à Reno les mois précédents, mieux vaut l’empêcher d’aller trop souvent miser ses poches pleines de rouleaux de 100$ aux courses hippiques. Stu passe le jour 3 et se hisse en finale. Puis en heads-up, contre la légende du moment, un certain Doyle Brunson. Ungar le piétine en quelques coups seulement. Il rafle son premier titre de champion du monde, ainsi que les 365 000$ qui vont avec. A Gabe Kaplan qui lui demande ce qu’il va faire de tout cet argent, Ungar répond avec sincérité : « Je vais le jouer ».

 

The rise and fall

En 1981, comme une évidence, Ungar remporte à nouveau le titre de champion du monde. Il n’a que 27 ans et dans le monde du poker, seules les étoiles d’Amarillo Slim, Johnny Moss ou Doyle Brunson peuvent rivaliser de lumière avec lui. Il n’est pas qu’une étoile filante, il est un joueur qui a tout gagné, qui accepte tous les paris les plus fous et les gagne, ne craint rien ni personne —et même pas encore lui-même. L’argent coule à flot et les grandes périodes de déprime, dues au manque d’adrénaline ou à la tristesse de sa mère malade, à l’autre bout du pays, poussent Stuey dans la drogue. Un premier rail, puis de la cocaïne par coupelles entières : « La première fois que je suis allé à Vegas, la ville entière était recouverte de poudre. Partout, les gens sniffaient de la cocaïne – en tout cas, les gens qui en avaient les moyens. Des dealers étaient derrière chaque gros joueur. Peu importait l’heure de la journée, vous étiez sûrs de trouver de quoi vous faire une ligne. C’était normal et festif. Cela n’a pas changé ma façon d’être. Grâce à la cocaïne, je pouvais rester plus longtemps à table, mais cela n’affectait en rien mon jeu. J’ai vu des gens se détruire avec ça, dont certains très grands joueurs de poker. Vous connaissez cette chanson : « The Pusher », de Steppenwolf ? « Des types qui se baladent avec des tombes dans les yeux » ? Certains gars étaient comme dans cette chanson. Un jour, j’ai acheté un kilo de pure dope. On a fait une fête dans une chambre d’hôtel. Des types que je connaissais pas sont rentrés. Des filles. Des fêtards. Ils se précipitaient sur ce tas comme une meute de coyotes sur une carcasse. Après cette soirée, j’ai décidé de ne plus acheter pour 20 000 dollars de came pour la laisser partir en fumée de cette façon. J’ai commencé à en prendre seul, en privé. » Ungar, père de deux enfants, commence à perdre pied : l’argent gagné au poker part plus vite encore chez ses dealers ou aux paris sportifs. A la fin des années 1980, il dépense plus de 1200$ de cocaïne par semaine et les dettes s’accumulent. Sa santé se dégrade et ses amis les plus fidèles, comme Mike Sexton, Doyle Brunson ou Chip Reese font tout pour qu’il décroche. Sa femme, Madeline, veut s’éloigner de cette relation vénéneuse, empirée par le drame de la vie de Stuey : le suicide, en 1989, du fils de Madeline, Richie, qu’il avait adopté de tout son cœur. Le Main Event des WSOP de 1990 semblent être l’apogée pour lui de sa descente aux enfers. Financé par le magnat de la finance Billy Baxter, il marche une fois de plus sur les tables et se hisse en finale, jouant comme un zombie. Nolan Dalla relate la suite dans son livre : « Le lendemain, quelques minutes après midi, Billy Baxter reçut un appel d’urgence. C’était Jack McClelland :

« Stuey n’est pas là.

– Il n’est pas arrivé ? Comment ça se fait ? Il a un des plus gros tapis des World Series ! »

C’était d’autant plus étonnant que l’hôtel de Stuey était situé juste en face du Binion’s. Où avait-il pu passer ? Baxter quitta sa maison précipitamment et se dépêcha de rejoindre la salle de poker du Horseshoe. Il traversa ensuite Fremont Street en courant jusqu’à la réception du Golden Nugget, informa les responsables qu’il y avait urgence, que quelque chose n’allait pas et qu’il devait absolument rentrer dans la chambre de Stuey.

Un agent de sécurité l’accompagna à la chambre 341. L’officier de sécurité frappa à la porte et, comme personne ne répondait, il l’ouvrit avec son passe. Stuey était étalé par terre, en sous-vêtements, inconscient et respirant à peine. » Stuey ne reviendra jamais vraiment de cette overdose : il a trahi son plus fidèle ami et financier et révèle au grand jour une addiction que beaucoup faisaient semblant de ne pas voir. Il s’écarte des tables pendant quelques mois, mais a toujours le désir de jouer chevillé au corps.

 

Un come-back ?

En 1991, Stu Ungar revient sur le devant de la scène lors d’une série de heads-up à 50 000$ avec un vieux routier du jeu, Mansour Matloubi. C’est Phil Hellmuth qui raconte la scène : « Stuey a payé à la river avec hauteur 10 un bluff de Matloubi ! Mansour avait pourtant bien joué : il avait vu juste dans le jeu de Stuey et avait tenté un bon bluff : « Je me suis fait marcher dessus. Comme si un bulldozer m’était rentré dedans. J’apprécie beaucoup Stuey mais là, je n’ai rien vu venir. » Des années plus tard, Mansour résume la situation ainsi : « Quand un type vous paye avec une telle main, il vaut mieux laisser tomber. C’est comme s’il vous volait le vent qui souffle dans vos voiles. J’ai décidé de ne plus jouer de match en tête à tête en No Limit Hold’em, plus jamais. » Les années qui suivent, Ungar se bat contre lui-même, sans succès. Mais en 1997, alors que plus personne ne lui prête le moindre sou, Baxter accepte un geste de plus : 10 000$ pour le Main Event. Par pitié et amitié plus que par goût de l’investissement, Baxter sort les billets dans la grande salle du Horseshoe. Quatre jours plus tard, celui qui avouait ne « pas pouvoir faire deuxième, car ça n’aurait rien résolu », devient, dix-sept ans après son premier titre, à nouveau champion du monde. Avec 1 000 000$ en poche.

 

La fin du Kid

Si les journaux titraient le lendemain de sa victoire « Le retour du kid », c’est vers le triste point final de sa vie que Stuey se dirige. Il prend plus de drogue encore et passe son temps dans les squats à crack de Glitter Gulch, à quelques mètres du Horseshoe. Ruiné, défoncé, il squatte des chambres à 10$, comme au Gold Coast, sur Flamingo Road. Avec zéro dollar pour jouer, et donc se refaire.

« Là ne peux pas jouer. Je suis coincé dans cette chambre d’hôtel de merde. Il est 15 heures, et c’est le dernier lieu au monde où j’ai envie d’être. À ce moment précis, à moins d’un kilomètre, ils jouent les plus grosses parties de poker qui aient jamais existé. La plupart des joueurs sont des branques. Ils ne savent pas jouer, putain ! Ce sont des touristes pleins aux as ou des producteurs de cinéma de LA. Que Dieu les bénisse ! Je pourrais tous les éclater. Mais au lieu d’être au Mirage, je suis ici, coincé, sans possibilité de jouer. À sec. Ouais, vraiment à sec. J’ai exactement 4 cents dans ma poche. Il y a un an, j’avais 1 million de dollars devant moi au Horseshoe, et je buvais du Dom Perignon avec Jack Binion. J’ai merdé sur toute la ligne. Je suis resté trop de temps dans cette chambre d’hôtel. Plusieurs semaines, je crois, mais je n’en suis plus sûr. J’ai cramé trop d’occasions, agacé trop de gens. Il y a quelques jours, je n’en pouvais plus. Les murs semblaient se rapprocher. Je suis descendu et j’ai traversé le casino. Ça m’a vraiment fait du bien de sortir de la chambre. Je n’avais pas d’argent sur moi : je regardais juste les touristes aux tables de black-jack. Ils étaient tous là à miser 5 dollars par 5 dollars, à perdre sur les meilleures cartes et à s’arrêter à 17. Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces gens ? Ils ne connaissent pas les stratégies de base, ou quoi ? Ça m’a donné envie de vomir. Je suis remonté, et j’ai dormi pendant douze heures. Ensuite, j’ai regardé la télévision toute la nuit. C’était quel jour ? Mercredi ? Jeudi ? Merde, j’en sais plus rien, moi. Je confonds tous ces jours. Je ne sais même pas s’il fait nuit ou s’il fait jour, je devrais ouvrir les rideaux pour voir s’il y a de la lumière. Je suis en train de devenir dingue dans cette chambre. C’est un énorme bordel. Ça sent mauvais. Je ne me souviens même pas de la dernière fois où je me suis rasé, ni de ma dernière douche. La femme de chambre est venue le mois dernier. Elle a changé les draps, mais je lui ai dit de laisser tout le reste comme c’était. Je ne veux plus être dérangé. J’ai mis le signe sur la porte. Les seules fois où j’ouvre, c’est pour rendre les plateaux du room-service. Ne pas avoir d’argent pour jouer, c’est le pire des trucs. Un joueur est obligé d’avoir du blé. Sans ça, il n’est rien. Comme si t’étais Pavarotti, mais aphone. C’est à ça que je travaille depuis des mois : lever assez d’argent pour retourner jouer. C’est pour ça que j’en suis là. Tant que je n’ai rien à me mettre sous la dent, je ne peux pas jouer. Il me faudrait 20 000 pour commencer. Mais j’ai trahi des gens, et au jeu c’est la chose à ne pas faire. Ne surtout pas enculer les autres. Surtout ceux qui te font confiance. C’est la règle. Il y a un vieux proverbe au poker qui dit qu’à table ton pire ennemi, c’est toi-même. Je vais te dire un truc : cette phrase a été inventée pour moi. » Trois mois plus tard, on le retrouvait mort à l’Oasis Motel. Stuey Ungar avait 45 ans, et entrait dans l’éternité.

 

Author: blogadmin

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