Joueuses, croupières & modo témoignent – Poker52

Elles se prénomment Rosalie, Jade, Kate, Walfie, Stéphanie, Amandine, Lola ou Chloé. Certaines ont accepté de parler à visage découvert, d’autres préfèrent garder l’anonymat et prendre un prénom d’emprunt, de peur d’être la cible de ce qu’elles dénoncent : le sexisme hypertrophiée du milieu du poker. Tout a démarré par le partage, sur Twitter, d’une capture d’écran d’insultes par la joueuse pro Rosalie Petit, notamment membre du King5 Winamax de ces WSOP 2021. Une insulte de plus, une insulte de trop, qui a fait réagir de nombreuses joueuses, croupières ou modératrices. Nous avons été recueillir leurs témoignages, à la fois intimes et révoltés, en espérant qu’ils permettent aux mentalités d’évoluer. Nous avons également décidé de republier ici en ligne l’intégralité de notre dossier inclus dans le daté février 2022 de notre magazine papier.

A chaque milieu, sa temporalité. Celui du poker, majoritairement masculin, aura mis du temps à entamer sa propre révolution, d’autant plus en France, où la vague #metoo n’a pas été une déferlante comme dans les sociétés anglo-saxonnes. Rosalie Petit, joueuse professionnelle en MTT, qui sévit aussi bien en ligne qu’en live, a jeté une pierre dans la mare, en début d’année 2022, en « osant » partager des captures d’écran de commentaires d’une vidéo entre elle et un coach, Aleksi. Un exemple, comme il en existe des milliers par jour, du sexisme ordinaire : « Coaching… Coaching… Tu la baises ouais ! », suivi de « Comme si elle allait devenir bonne ; elle est déjà bonne physiquement, pas besoin de plus ». Les réactions ne se sont pas fait attendre : « J’ai été très touchée par toute cette vague de bienveillance, de soutien, je n’imaginais pas recevoir autant de force! Je remercie énormément Moundir et tous ceux qui se sont mobilisés pour afficher leurs positions contre le sexisme, » témoigne-t-elle.« Beaucoup de femmes souffrent dans l’indifférence générale. Trop de femmes sont victimes de propos déplacés, d’avances, de critiques et d’insultes a caractère sexiste, parfois même de violence physiques. Il ne faut pas normaliser ça, il faut que les mentalités évoluent. Nous méritons le respect dans chaque discipline, » ajoute-telle. Dans sa foulée, d’autres joueuses, amatrices ou semi-professionnelles, ont fait entendre leur voix.

Condescendance & agressivité

Jade Kieu est une joueuse récréative comme il y en a des milliers en France, et ce depuis une dizaine d’années, surtout en live, en cash-game en casino. Ses débuts, comme pour beaucoup de joueuses, ont été un peu traumatisants : « Une des première fois, j’étais accompagnée de deux amis joueurs, et on voulait trois places en cash-game. C’était dans un casino de province, et le floor a lancé : ‘Ah mais la demoiselle, elle veut jouer aussi ? Elle sait comment ça fonctionne le poker ? C’est pas un jeu de chance comme la roulette hein !’ » Souvent, on la regarde comme une proie facile. « Quand j’arrive, parfois, les joueurs rigolent en me dévisageant, et disent, ‘ah, enfin un peu de divertissement !’ » Rosalie Petit raconte la même histoire : « La première fois où je me suis assise à une table de cash-game, un joueur m’a lancé : ‘Tu t’es perdue ? Les machines à sous c’est de l’autre côté, quand t’auras perdu, je te payerai une coupe de champagne !’ » Grande sportive, Amandine Michelet, elle, a découvert le poker dès sa majorité, et elle s’y est consacrée de plus en plus après avoir connu une maladie qui lui empêchait de continuer le sport. Après s’être impliquée dans le poker associatif, elle a pu monter une bankroll et se qualifier sur des tournois mid-stakes. Ses débuts ont été entachés par une attitude masculine prédatrice et lourde : « J’étais plutôt timide, souriante et gentille, et j’avais un manque de confiance en moi qui faisait que j’avais du mal à prendre de bonne décision. Certains hommes rentraient dans un protocole de séduction charmeur, d’autres utilisaient des mots vulgaires et inappropriés. Je venais pour exercer une activité qui me plait, faire de belles rencontres hommes ou femmes et aussi dans un but d’échanger et de progresser sur le poker, pas de rencontrer l’amour ou d’avoir des propositions indécentes. » Et quand elle ne symbolise plus la jeune joueuse fragile, les insultes se font encore plus menaçantes : « Ce qui a augmenté sont les insultes quand je gagnais des coups ou que je sortais des joueurs. Le mot « pute » ou « salope » revenait souvent… » La joueuse semble souvent n’avoir que deux places possibles : la brebis innocente, devenue proie sexuelle, ou celle qui « chatte » et joue n’importe comment. Stéphanie (son prénom a été changé) a elle aussi eu à affronter ces prédateurs, après avoir découvert le poker lors d’un tournoi Ladies au Cercle Clichy Montmartre : « Ca m’a permis de sauter le pas, et comme je jouais déjà en ligne et que je suivais les tournois sur les réseaux, j’avais très envie de commencer le live. Malheureusement, quand je suis revenue ensuite dans des tournois classiques, j’ai été traitée souvent de ‘grosse salope’, ‘cocue’, ‘mal baisée’. » Elle modère cependant cette impression par le fait que « le milieu du poker est comme tous les autres : il y a des personnes très bienveillantes et accueillantes, d’autres… moins. Par contre, on a un grand déficit de femmes, moins de dix pourcents dans une salle… » Jade Kieu, une habituée des cash-game parisiens, a aussi eu son lot d’insultes et menaces : « Une fois, on m’a dit droit dans les yeux : ‘c’est comme ça qu’on gagne des tournois hein ! La chatte sous ta jupe doit être bien grosse’, ou « cette pute, elle me prend encore un coup je l’encule direct sur la table ». Sur ma finale du Road to PSPC Paris, j’entends derrière moi : ‘Mec, si tu perds contre la gonzesse, on te casse la gueule’. Un jour, au Club Circus, le mec à ma gauche parle à chaque fois avant que j’ai pu jouer, le croupier lui fait remarquer que ça faisait 3 fois qu’il me laisse pas parler quand c’est mon tour, il lance ‘Ah mais elle est là elle ? Elle est là pour jouer ? Je pensais que c’était une masseuse chinoise !’, suivi d’un élégant ‘ Sale pute tu sais pas jouer t’es bonne qu’à écarter les cuisses’. » Les croupières bien sûr, ne sont pas en reste. Lola (son prénom a été changé) a fait ses classes au défunt Cercle Cadet : « L’ambiance était masculine et toxique. Certains dirigeants pensaient avoir un droit de cuissage sur les croupières, comme malheureusement dans pas mal d’entreprises. A table, c’était terrible car, bien sûr, dès qu’on donnait de mauvaises cartes, on était traitées de putes. Et quand les joueurs gagnaient des coups, ils nous proposaient de mettre le pourboire dans le décolleté. Ca faisait rire à table. J’en avais parlé à un responsable, mais l’important, c’était de ne pas radier les joueurs. On m’a déjà suivi à ma pause pour me proposer ‘une pipe aux toilettes’ avec un jeton de 100€. C’était franchement la jungle. Ensuite, j’ai fait plusieurs autres cercles et clubs, et c’était mieux réglementé. L’important, c’est que votre employeur applique des règles strictes et s’y tienne. »

Au-delà des mots

Stéphanie a pu profiter, comme certaines, du soutien des croupiers et parfois même d’autres joueurs de ses tables habituelles de cash-game : « J’ai eu plusieurs fois le droit à des insultes à peine voilée lorsque je remportais des coups, voire même parfois très déplacée. J’ai pris le parti de ne pas répondre et de ne pas leur donner d’importance. Alors oui, au départ, ca a été compliqué et j’étais souvent très mal à l’aise. La plupart du temps, le croupier les recadrait voir même certains joueurs. Mais avec le temps et grâce notamment à certaines joueurs, j’ai réussi à être à l’aise, j’avais comme une sécurité lorsque je venais puisqu’eux même était des joueurs connus et/ou respectés. » Un soir, pourtant, les paroles deviennent des actes : « Mon pire souvenir, c’est d’avoir été aux toilettes et suivie par un joueur qui avait été insistant toute la soirée pour m’offrir un verre. Il a attendu que je m’y rende et pendant que je me lavais les mains, il m’a sorti son pénis, ‘tu veux pas me sucer en échange d’un jeton de cash-game, je te paie !’ J’étais complément choquée. » Chloé (son prénom a été changé) a vécu les mêmes propositions d’incitation à la prostitution, comme si le corps de la femme qui joue de l’argent était obligatoirement monnayable : « Parfois, les hommes abandonnent les sous-entendus graveleux, et osent me dire que je ‘serais mieux sous la table’ plutôt qu’à jouer. Ou les autres qui te salent de ‘grosse pute’, un classique, ou te proposent de coucher avec eux en échange d’un buy-in. » Amandine Michelet a, elle aussi, dû faire face à de la violence physique, à deux reprises durant ses années sur le circuit : « Un jour, j’ai sorti du tournoi un joueur très agressif dans son comportement à table. A la fin, je gagne le tournoi, vers 3h du matin, et il m’insulte en me traitant de ‘salope… pourquoi tu m’as payé ?’ Il s’est mis à me pousser et me gifler. Heureusement, la sécurité du casino veillait et ils m’ont raccompagnée jusqu’à ma voiture. Une autre fois, c’était en début de tournoi, j’avais monté beaucoup de jetons, et je fais tilter un joueur, qui finit par sauter. Il m’a insulté, et m’a dit qu’il allait m’attendre pour me frapper. Il a soulevé la table de poker, et fait tout tomber. Le staff n’a pas bougé, mais un joueur à table, assez musclé, lui a dit que s’il me touchait, il lui ferait son affaire. Heureusement, ça m’a sauvée. »

L’anonymat du online

Walfie est joueuse, et modératrice sur les chats d’une room online depuis 8 ans. Elle a travéillé sur les streams des génats du secteur, ainsi que sur des chaînes Twitch de joueuses, dont celle de Rolsalie Petit et d’Angelus. « En étant modératrice femme, il n’est pas rare que je reçoive des messages d’insultes de la part de viewers masculins, souvent parce qu’ils ont été Ban définitivement de la chaîne, ou parce qu’ils se sont pris des Bad Beat et ne savent pas à qui s’en prendre, quoi de plus facile de venir insulter une femme en Messages Privés ! Depuis toutes ces années, j’ai appris à me blinder de toutes ces remarques méchantes, désobligeantes, sexistes et machistes, mais parfois j’avoue que certaines sont violentes et ont du mal à sortir de ma tête pendant quelques jours.  Il m’arrive également de recevoir des messages avec des photos de sexes masculins avec en légende : ‘Tu la vois ma grosse bite, je vais te l’enfoncer dans ta sale bouche de pute jusqu’à ce que tu crèves’. Ou encore ‘Tu n’es qu’une salope, ta copine et toi allez-vous faire enculer. Je vous défonce, vous êtes des niqueuses, vous vous croyez fortes sales batardes, je défonce votre sale chatte’ et ‘Nique ta pute de mère, sale salope, baiser ta mère la pute toi et Winamax. Je vais rouvrir un compte Twitch et le jour où je te tombe dessus, t’es morte sale pute, je vais découvrir tes réseaux, sale pute’. » Pour Jade Kieu, la violence online est protéiforme : « Il est toujours plus aisé d’insulter quelqu’un lorsqu’on est caché derrière un pseudo. La violence verbale est bien sûr très présente online, et pas qu’envers les femmes… » Amandine Michelet, elle, s’est réslue à prendre un pseudonyme sans genre : «L’anonymat du net décuple les insultes sexistes fusait sur le tchat, à l’époque j’avais un pseudo féminin et j’ai dû bloquer le tchat à certains moments. Aujourd’hui j’ai pris un pseudo qui fait que l’on n’arrive pas à dire le sexe de la personne qui se trouve derrière. » Chloé, elle, se fait insulter sur le thème « C’est pas possible d’aussi bien jouer, tu dois être un mec »…

La responsabilité de l’industrie en jeu

La fantasmatique masculine la plus minable semble être presqu’automatiquement en action quand une femme s’assoit à table : les femmes qui font des tournois ont été « cavées » par un joueur, elles n’ont aucune performance au mérite. Il faut dire que le sexisme n’est pas toujours du seul côté des joueurs anonymes. Un influenceur poker comme Yoh_Viral a souvent été brocardé pour son humour beauf et ses vidéos où toutes les filles sont là pour son argent, et font semblant de jouer au poker, objectifiant la femme comme un trophée de guerre. Dans une vidéo peu relayée (élégamment intitulée « Poker et dilatation »)  en dialogue avec un acteur X de la fachosphère, Jean-Marie Corda, il se gausse pendant de longues minutes sur la sexualité du joueur : « C’est usant de niquer… C’est du problème de riche, parce que je suis vidé, tu vois. J’y vais sans meuf, dans les tournois, mais bientôt je vais avoir envie d’aller avec des meufs » Corda lui répond : « Pour se foirer dans un tournoi, le pire c’est d’éjaculer, de manger un coup, et d’arriver en mode digestif après le relâchement de l’éjaculation. Par contre, tu peux arriver avec une meuf, ça se chauffe, elle est trop bonne, nickel, tu te retiens, et t’arrives au tournoi sans éjaculer, mais ça te déconcentre, parce que tu sens trop tes couilles pleines ! » Yoh_Viral : « Le poker est un sport, et l’effet de la digestion et de l’éjaculation, c’est le pire combo ! » Rires gras. Les rooms online ne sont pas reste, notamment à la « grande » époque du boom du online : certaines d’entre elles, depuis longtemps disparues, avaient par exemple eu la bonne idée de financer une trentaine de filles qui n’avaient jamais joué au poker précédemment, lors de la grande finale de l’EPT Monaco. Arrivées au bras d’une gloire de l’époque façon revue de cabaret, elles n’avaient fait que renforcer ce préjugé de la fille décérébrée qui laisse le poker aux vrais joueurs : les hommes. Kate (son prénom a été changé) a vécu ces moments déstabilisants dès le milieu des années 2000. Alors joueuse non sponsorisée, avant de devenir présentatrice poker pour différentes marques de poker, elle a toujours dû freiner la sexualisation qu’on lui proposait : « J’ai la chance de ne pas être mannequin, donc on m’a pris plus au sérieux, mais je devais refuser tout le temps les tenues trop suggestives, parce que je trouvais que cela me faisait passer pour une potiche. Avec le temps, je regrette de ne pas avoir été assez sûre de moi, et d’assumer ce que je voulais. L’instinct de beaucoup de joueurs est sexiste, mais avec le temps, j’ai vu l’industrie évoluer : les équipes des grosses rooms online ont compris que les femmes pouvaient être des joueuses pros importantes, et qu’il fallait tout faire pour mieux inclure les joueuses dans l’industrie. »

Des exemples à suivre

Dans la foulée de Rosalie Petit, une sororité de joueuses a commencé à parler et médiatiser leurs mésaventures. Comme d’autres exemples en leur temps, Rosalie Petit fédère une parole qui se libère. Car, pour sauter le pas, les joueuses ont besoin de modèles et d’appuis. Dans le passé, des figures du poker comme Isabelle Mercier, Vanessa Selbst ou autres. Des femmes puissantes et inspirantes, comme l’avoue Jade Kieu : « Celle qui m’a le plus inspirée en tant que femme au poker était Vanessa Selbst, j’étais impressionnée non seulement par son niveau, mais aussi de toute la force, la confiance et le charisme qu’elle dégageait. Il y a eu notamment Vanessa Rousso et Liv Boeree, voire Jennifer Harmann, Vicky Coren et Annette Obrestadt. Ces joueuses qui clament haut et fort ‘Oui, je suis une femme, et je suis à la place où je dois être’». Kate pense aussi que c’est par la médiatisation des femmes que les mentalités changent : « J’ai eu la chance de recevoir de nombreux témoignages de joueuses qui m’ont remercié pour leur avoir donné le courage de jouer au poker, et de m’affirmer en tant que femme. C’est sûrement ma plius grande réussite dans cette industrie du poker. Plus il y aura de femmes, plus les hommes devront réviser leur attitude, et, j’espère, changer de mentalité. » Pour Rosalie Petit, celle qui a allumé la flamme de cette libération hexagonale, il faut « arrêter de fermer les yeux et défendre les femmes quand on fait face à ce genre de comportements. La plus part de ces incidents se produisent dans l’indifférence générale ou pire tout le monde s’en amuse. Les femmes se sentent humiliées et pas à leurs place. Online, des mesures plus sévères envers le manque de respect, pour protéger la santé mentale de tous les joueurs, je pense au bannissement temporaire par exemple. Sinon, jouer sous sa propre identité, sans anonymat, pourrais limiter ce genre de comportements. » Pour Jade Kieu, le poker évolue déjà « Aujourd’hui je suis ravie de voir les mentalités changer, lentement certes, mais cela évolue dans le bon sens, que ce soit au poker ou dans d’autres domaines. Aujourd’hui, la parole est libérée, beaucoup de femmes osent parler, s’assumer, se faire respecter. Et beaucoup d’hommes n’hésitent pas à monter au créneau pour défendre la place des femmes dans tous les milieux. C’est très positif pour la suite. Je pense qu’il est important de plus communiquer sur le savoir-être et le savoir-vivre au poker en général. Aujourd’hui, la communication, la médiatisation se fait beaucoup sur le plan marketing, pas assez sur les valeurs qu’un joueur de poker doit avoir. Le fait que certaines personnalités ou personnes influentes du milieu prennent position ouvertement, c’est très bien, mais ce n’est pas encore suffisant. Je pense qu’il faut sanctionner les comportements sexistes (racistes, homophobes et autres). Je pense qu’il faut établir des règles strictes à ce niveau-là dans les casinos, les clubs de jeux, les salles de tournois, avec des sanctions sévères. On sait que le milieu du poker est très dur, parfois injuste, parfois cruel, on est tout de même là pour gagner l’argent que d’autres ont mis sur la table. Mais ça doit rester un jeu, et on peut être dans l’adversité, mais avec un respect mutuel de part et d’autre. Car le poker n’a pas de genre, pas d’âge, pas de classe sociale, pas de couleurs de peau, pas de religion. Nous sommes juste Joueurs de poker avec un grand J. »

Author: blogadmin

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