[Journal des WSOP — 14 juin] Prêcher dans le désert – Poker52

C’est une remarque faite il y a quelques années par un connaisseur de la scène poker internationale : le joueur pro John Juanda, alors ambassadeur de FullTilt, géant du poker en ligne en cette ère pré-Black Friday (15 avril 2011, quand l’état américain ferme tous les sites de poker en ligne), résumait la situation international du poker à sa caractéristique quasi-identitaire américaine : « Quand on aura lancé une variante appelée ‘Fuji Hold’Em’, le Japon deviendra le premier marché poker des pays émergents ».

Derrière la boutade, une réalité : de par son essence et son imagerie, le poker restera toujours confiné à l’arrière-salle des clandos texans. Des stetsons (pour les plus historiques, façon Amarillo Slim, Puggy Pearson ou Doyle Brunson), des cigares (pour le versant oriental à la Sammy Farha ou Eli Elezra) ou un look de jock et de dude tout droit sorti d’un mauvais teen-movie des nineties pour la première génération du poker en ligne (short, claquettes, liasses de billets qui débordent des poches, t-shirt à l’effigie d’une quelconque franchise sportive). Les clichés ont la peau dure, et peu sont ceux qui ont tenté de les renverser ou les réécrire.

En Asie, le poker prend mal. A Macau, les triades chinoises et leurs affidés ont beau contrôler le monde du jeu via quelques magnats incontournables, les énormes cash-games sont les seuls à subsister. La scène locale existe peu, et n’est en tout cas accessible qu’aux plus grosses bankrolls. Là-bas, le jeu est silencieux, souvent couplé à la prostitution —on flambe aux tables, sans mot dire, avant de monter avec une des filles qui défile au sous-sol du casino Lisboa directement dans sa chambre— et n’a pas la même dimension de fun (feint ou réel) qui anime chaque nuit Las Vegas. Les lumières bleues de l’ancien port de commerce sino-portugais rajoutent au côté film noir de cette ville du jeu singulière. Sur le Mainland de la Chine, pas besoin de tergiverser : le jeu est interdit par le pouvoir central. La messe est dite.

Au Japon, par contre, la tentation du poker est omniprésente. PokerStars les premiers ont commencé à sponsoriser au milieu des années 2000 des clubs de jeux « amateurs » où l’on joue des jetons, sans pouvoir gagner d’argent. Des cadeaux (comme au pachinko, le flipper à billes qui ruine les retraités de toute l’archipel) sont par contre offerts sous forme de package à l’étranger et autres qualifications en live. D’autres clubs qui ressemblent plus à des amicales de joueurs ont ainsi fleuri dans tout le Japon, souvent lotis à l’étage d’immeubles de bureaux, communiquant peu, mais formant des générations de jeunes joueurs. Là où l’on parlait d’un Fuji Hold’Em, le tropisme américain d’après-guerre du Japon a suffi pour que ce jeu made in america trouve tout naturellement sa place au Japon, cette île où l’imagerie fifties de l’Amérique triomphante fonctionne étonnamment toujours.

Cette année aux WSOP 2022, malgré la taille étriquée du contingent nippon (réduit de par l’impossibilité ou presque de voyager en cette ère post-pandémie), des joueurs ont déjà signé des places payées. En ce 7 juin, c’est un habitué de longue date des ITM aux USA, Naoya Kihara, qui mène la danse à 17-left sur le prestigieux Championship à 10 000$ Dealer’s Choice. Quelques jours plus tôt, il avait déjà fini 4ème du Dealer’s Choice 6-handed à 1 500$, tandis qu’un compatriote, Kosei Ichinose finissait 14ème du Omaha 8-or-better. En parallèle, c’est le World Poker Tour, déjà très actif sur la scène asiatique, qui annonce un stop important à Osaka, la ville la plus américaine du Japon, du 12 au 14 août, dans le quartier branché de Nakanoshima. Les Jeux Olympiques, dont la dynamique internationale a été brisée dans son élan par l’épidémie de Covid, devaient installer le Japon dans le paysage des jeux d’argent. Les opérateurs, toujours interdits online et encore dépourvus de réels casino, ne cessent cependant de faire le siège de ce marché qui, une fois libéré, pourrait donner une nouvelle dynamique au poker mondial.

Author: blogadmin

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